Les séjours à Conques

Décembre 2022

Entre décembre et janvier – L’arrivée à Conques : En cette fin d’année 2022, Limbo a de nouveau accompagné dix jeunes pour un séjour de résilience dans le village de Conques. Sur le quai du départ, six hommes et trois femmes se retrouvent pour le voyage. Venu.e.s de Guinée, de Somalie, du Mali, du Congo Brazzaville, mais aussi du Niger, du Soudan et de la Turquie, tous.tes ne se connaissent pas encore ; pour beaucoup, c’est même la première fois qu’ils se rencontrent.
Après un long voyage en train et une froide nuit de sommeil, le premier petit-déjeuner dans l’abbaye apparaît en ce vendredi matin comme une belle occasion de faire connaissance. Le groupe est arrivé tardivement la veille, mais une certaine bonne humeur se fait déjà sentir. La matinée permet de poser un peu le cadre du séjour, de présenter le programme de la semaine, sous l’œil attentif des jeunes, pour qui ce fonctionnement s’avère nouveau. Plusieurs expriment être content.e.s d’être là.

A l’écoute des corps, à l’écoute des âmes : Le premier atelier d’art-thérapie s’amorce en douceur, dans la tranquillité : le groupe se présente ; Véronique, art-thérapeute, ouvre la séance avec des activités autour des prénoms de chacun.e. Quelques un.e.s semblent encore un peu renfermés, parfois timides, et cette réserve des débuts doit prendre encore un peu de temps avant de s’éclipser. Néanmoins, personne ne se tient à l’écart, et quelques rires résonnent même dans la salle. Les ateliers matinaux du samedi et du dimanche portent davantage sur la mise en mouvement du corps. Après les échauffements, tantôt, les participant.e.s sont invité.e.s à déformer les traits de leur visage pour produire des grimaces, tantôt il faut s’improviser, l’un.e après l’autre, leader pour impulser les gestes du reste du groupe. Petit à petit, un espace de confiance se dessine, un espace qui, au passage de la nouvelle année, autorise les corps à se dévoiler un peu plus.

Pour les deux derniers jours, Véronique, art-thérapeute, propose au collectif d’aborder une activité manuelle et créative : muni.e.s d’un bloc d’argile, il faut pétrir la terre au sol avec ses pieds nus, puis modeler, sculpter sa forme entre ses paumes, les yeux bandés, à ressentir intimement les sensations qui s’offrent à soi du bout des doigts. La fatigue se fait sentir, l’un des membres va se reposer. À la fin de l’atelier, chacun.e est invité.e si il ou elle le souhaite, à s’adresser directement à la boule de terre qu’il ou elle a confectionné. Il s’agit d’un moment très fort, chargé d’émotions. Cet exercice avec l’argile reprend le lendemain, pour le cinquième et dernier atelier du séjour. Comme la veille, l’un des participant.e.s se trouble et exprime qu’il lui est trop difficile et coûteux de poser les pieds sur l’argile. Il s’éloigne mais reste dans la pièce ; une autre activité manuelle lui est proposée. À la fin de l’atelier, le groupe l’enjoint à les retrouver, et il ré-intègre ses camarades pour clore la séance, ensemble.

Conques, un cadre ressourçant, une pause pour respirer : Les balades dans le village et dans la nature constituent tout au long de la semaine des moments privilégiés pour les jeunes : malgré les basses températures, les marches au creux de la vallée offrent une occasion de prendre l’air, de se détacher des tracas habituels pour respirer. Cette mise en mouvement du corps est d’ailleurs nécessaire à la mise en mouvement psychique, que les séjours de résilience et de reconstruction initient. En outre, ces temps de pause permettent d’aboutir à une coupure concrète avec le quotidien des jeunes, d’échapper pleinement à l’agitation et aux préoccupations parisiennes qui tourmentent bien trop souvent leurs esprits. La mise en mouvement psychique passe aussi par la mise en mouvement du corps, et permet d’intégrer les évènements de la journée.

Vendredi, le premier jour, le groupe, rejoint par deux hospitaliers, est conduit au cours d’une excursion vers les hauteurs, où se déploie un point de vue presque spectaculaire sur le village aveyronnais. C’est un moment de détente apprécié, et les jeunes prennent de nombreuses photos pour l’immortaliser. Le cadre, fait de paysages de montagnes, calme et éminent, rappelle à certain.e.s leur pays d’origine et, avec lui, reviennent en mémoire des souvenirs agréables. Le lendemain, le beau temps nous permet de l’apprécier à nouveau au cours d’une promenade douce et joyeuse dans la nature, durant laquelle nous ramassons quelques végétaux – mousses, branchages, plantes – en vue de décorer le réfectoire pour la soirée du Nouvel An.
Rencontres et activités inattendues : Des temps libres réguliers tout au long de la semaine permettent à chacun.e de se reposer ou se retrouver à plusieurs. Une fois, après le goûter, le groupe s’éparpille en diverses activités : jeu de fléchettes, dessin, création de bracelets brésiliens… Une autre fois, pendant qu’une partie du groupe part faire les courses pour le repas de fin de séjour, les autres en profitent pour déambuler tranquillement dans les allées du village de Conques. Seuls, par paires, les jeunes se prennent en photo, se filment, s’amusent et s’enjoignent à contempler les paysages. Un jour s’organise une séance d’Aïkido, professée par Yves, encadrant, et deux pratiquants d’arts martiaux. Les jeunes se montrent impressionnés par le hakama ample, tenue traditionnelle japonaise constituée d’un large pantalon plissé noir. Pour cette session d’une heure et demi dans la douceur, l’accent est mis sur l’apprentissage de techniques simples, non-violentes, avec un travail sur la non-résistance face au partenaire de combat. Malgré la fatigue, les participant.e.s se révèlent volontaires et concentré.e.s tout au long du cours, et font un retour très positif à la fin de l’activité.

Autre activité phare de ce séjour : la visite de musiciens professionnels aux jeunes, pour un atelier partagé autour de la musique. Paré.e.s de djembés, tous.tes les membres du groupe sont invité.e.s à faire joyeusement résonner dans l’air les pulsations de leur instrument. Certain.e.s racontent qu’en Afrique, dans leur pays d’origine, le jeu de percussions est un privilège réservé à des personnes bien précises. Il s’agit d’une expérience d’échanges transculturelle intéressante, placée sous le signe d’un enthousiasme sincère et réconfortant.
Les repas, un temps de convivialité retrouvé :
À mesure que les jours défilent, nous voyons naître une véritable complicité dans le groupe. Les repas sont pris ensemble, dans une salle commune de l’abbaye, et sont souvent des temps de mélanges et de rencontres, qui donnent lieu à des discussions riches, sincères, et parfois même gratifiantes. Le dîner du Nouvel An, repas de festin, se déroule dans une atmosphère détendue, où les échanges avec les hospitaliers, les frères et les voyageurs sont fluides, riches d’échanges et de complicité. Ces temps de repas deviennent dès lors des moments privilégiés pour l’échange, parfois même avec une certaine intimité pour se livrer. Un matin, l’un des jeunes trouve la force de se confier sur son exil et son parcours brutal, et témoigne de son sentiment de solitude à l’arrivée en France.
Cette connivence grandit chaque jour et s’affirme particulièrement le dernier soir. En effet, Limbo a pris l’habitude lors des séjours de proposer aux jeunes de préparer un dîner collectif à l’occasion du dernier jour. Ainsi, le groupe accueille les invités avec un apéritif préparé par ses soins : gingembre, citron et jus d’ananas se mettent à l’honneur. Les plats cuisinés par les jeunes sont présentés, et chacun.e va se servir dans une ambiance apaisée. Après le repas, les jeunes vaquent à différentes activités. En cette dernière douce soirée au village, certain.e.s sortent pour une dernière flânerie dans le bourg.

Quels retours pour le séjour de décembre ? Le séjour touche à sa fin et l’émotion se fait ressentir. « Je voudrais que ça continue toujours comme ça, c’est dur de se séparer », admet un peu douloureusement l’une des voix dans le cercle. Au moment de s’exprimer sur leur expérience de la semaine, les jeunes disent avoir trouvé un espace de confiance et de soutien. Certain.e.s d’entre eux ont beaucoup changé pendant la semaine, se sont ouvert.e.s aux autres et à leurs propres sentiments : « Je n’avais jamais vécu ça avant, ce sont les plus belles vacances de ma vie », l’un.e des membres du groupe. 

Ces moments ont constitué une véritable coupure avec le monde qu’ils et elles connaissent. Le séjour a été ressenti avec étonnement, comme un moment inattendu, presque inespéré : « Je croyais pas que ça pouvait exister des choses pareilles », déclare l’un.e des jeunes. Mais cela reste une bonne surprise, et souvent même un soulagement : « Ici, on prend soin de nous, on nous demande si on a bien dormi, si on va bien », affirme un.e autre, qui poursuit « ici, à Conques, on n’est obligé de rien, on est libre ».
Pour beaucoup, le séjour a permis de se sentir considéré.e.s, compris.e.s, de prendre leurs marques au sein du collectif : « Avant de venir ici, je n’avais pas ma place, je n’avais de place nulle part. Maintenant, j’ai retrouvé mon moi ». Après cette semaine si spéciale passée ensemble, certain.e.s tiennent à manifester leur gratitude à l’égard de celles et ceux qui sont devenu.e.s comme une part de leur famille. Les échanges, les discussions, les moments de partage leur ont permis d’apprendre à se connaître, se découvrir, se reconnaître. Parfois, ces liens qui se sont créés ici forment les débuts de plusieurs amitiés étroites, solides et durables. Le sentiment de tristesse est largement partagé, mais chacun.e essaie de se rappeler les bons moments, en espérant pouvoir continuer de faire vivre dans la mémoire tous ces éclats de rire, ces soirées de jeux et d’échanges, ces découvertes, l’esprit de camaraderie, et ces rencontres heureuses.

En cette fin d’année, les jeunes ont investi le Cahier Limbo qui leur était mis à disposition. Les pages vierges se sont emplies de messages et de couleurs. En les feuilletant, certains mots ressortent intensément :
« Les moments les plus magiques de ma vie »« J’ai passé des moments forts, très forts. Je suis arrivée à Conques comme un bourgeon. Il n’y a pas de mot pour dire ce que j’ai vécu avec tout le groupe. Pour faire simple, je pense que je ressens la même chose qu’une fleur : j’ai juste eu le temps d’éclore, être ou se sentir vivante, juste un court instant, puis fanée et tombée ».« Merci de tout cœur dans mon for intérieur ! »S’adresse aux encadrant.e.s : « Vous êtes inoubliables »S’adresse à ses camarades « vous êtes mes frères et sœurs ».« On ne se connaît pas en arrivant et au bout de quelques jours, on est comme une famille »« J’ai appris quelque chose de chacun d’entre vous »« J’ai trouvé un frère, une sœur, un père… ».« Je me sens en famille, plus que je ne l’ai jamais été dans ma propre famille »