Édito : « Chasseurs de nuages »

Ouverture des Ateliers LIMBO

Ils sont lourds les nuages qui obscurcissent le ciel d’un migrant survivant des camps de torture du Sinaï ou de Libye. Lourds et noirs. Lourds comme le métal des chaînes qui les liaient jour et nuit, attachés à un anneau dans le mur, parfois seul, parfois deux par deux. Noirs comme l’obscurité des caves dans lesquelles ils vivaient ou, plutôt, essayaient de survivre.

Des jours et des nuits sans fin, des semaines, des mois. Oui, ils sont lourds et noirs ces nuages qui emplissent le cerveau et la poitrine des survivants des camps. Et tenaces. Si la rançon énorme finit pas être réunie par la famille qui vend tous ses biens, si le survivant est libéré il lui faut ensuite trouver la force et l’argent  pour tenter à nouveau la grande traversée vers l’Europe, en espérant ne pas finir noyé dans cette Méditerranée transformée en plus vaste cimetière clandestin du siècle.

Et ensuite ? Les voilà en Europe, à se battre pour manger, dormir, se déplacer, faire les démarches administratives pour obtenir l’asile, dans la hantise de l’expulsion. Toujours à traîner ses gros nuages aussi lourds qu’invisibles. Alors certains renoncent, s’enferment, ne parlent plus, ne dorment plus, perdent la raison ou se suicident.

Comment faire pour briser cette spirale infernale vers l’enfer ? Comment faire pour essayer de faire revenir à la vie des hommes et des femmes, jeunes, souvent éduqués, pleins de vitalité au début du voyage,  résolus à se battre pour changer leur vie ? Comment faire pour lutter contre les forces du mal et leur redonner la force de vivre ?

Depuis quatre ans, LIMBO organise des séjours thérapeutiques dans le magnifique village de Conques, en Aveyron. La méthode est d’une simplicité infinie : art-thérapie le matin, activités physiques ou culturelles, visites chez les artisans d’art du village, promenades, repas en commun, la vie quoi ! Le tout baigné de pas mal d’amour et de beaucoup de respect.

Et soudain, sous nos yeux se déroule un changement stupéfiant. En une semaine, les morts-vivants se remettent à mieux dormir, à parler, à rire, à retrouver en eux ce qu’ils n’auraient jamais dû perdre : le goût de la vie.

Une semaine, c’est si peu. Alors parfois ils reviennent, une fois, deux fois. Mais d’autres attendent la place. Et cela nous désespérait de ne pouvoir faire mieux. De les perdre, de les abandonner à la fin du séjour. Sans parler de ceux qui ne peuvent venir à Conques ou attendent leur tour ?

Aujourd’hui, nous inaugurons « Les Ateliers LIMBO » (voir page), un centre d’art-thérapie, en plein Paris, ouvert une fois par semaine à tous ceux qui le veulent et en ont terriblement besoin. Un rendez-vous régulier, une main qui reste tendue, un lieu de médiation, d’art-thérapie, de musicothérapie, des « Ateliers » amenés à se diversifier, se développer, se multiplier, à s’améliorer sans cesse.

Avec un objectif, un seul: retrouver l’espoir. Aider les migrants survivants à chasser leurs nuages, si lourds, si noirs. Ces nuages qui leur cachent le ciel de la vie.

Jean-Paul Mari