8/ Médenine : Le calvaire de Mariam.

Tout exil est un arrachement. Le voyage d’un migrant, une odyssée. Et souvent un calvaire. Je regarde Mariam et son ventre, énorme. À 28 ans, réfugiée au centre d’accueil du Croissant-Rouge à Meddenine, elle n’a pas l’air d’une jeune femme sur le point d’accoucher de jumeaux. Son regard, son corps. Une petite vieille. Dix ans de guerre ont détruit la Sierra Leone, surtout la région de Kono, riche en diamants. Je me rappelle les villages, les gens amputés d’un bras, des deux, à la machette, à hauteur du coude ou de l’épaule « manches courtes, manches longues ».

Mariam est né sans ses parents morts à la guerre. En 1999, elle est recueillie par sa grand-mère, grande prêtresse de l’excision. En 2015, quand la vieille dame meurt, le village exige que Mariam prenne sa place. Elle refuse. « Les autres m’ont menacé de m’exciser une seconde fois, » dit Mariam. Autant dire une condamnation à mort par hémorragie. Elle fuit. Un taxi-scooter de nuit pour Makenny et Freetown la capitale. Le village la poursuit. Un bus pour la Guinée-Conakry, Bamako au Mali, le Burkina Faso et Niamey au Niger. À Conakry, elle a passé un contrat avec une agence de passeurs, trois millions de Leones, quatre cents euros.

Le gang s’appelle les « Bad Boys » et exige 800 euros, qu’elle n’a pas.

Pour tout le voyage. La Toyota libyenne qui l’emmène d’Agadès jusqu’à Sebha s’arrête en plein désert. Il faut payer deux cents dollars de plus. Les passeurs choisissent les femmes les plus minces. Et les violent. Cinq femmes sur sept, dont Mariam, 26 ans,  qui a la malchance d’être jolie. À chaque check-point, le scénario est le même : « Moi, ils m’ont violé quatre fois sur le chemin. » Dans le désert, des Libyens en Toyota partent à la chasse aux migrants. Ils sont armés, bloquent le véhicule, parlent de prise d’otages. Le chauffeur doit négocier. Le viol des passagères contre la liberté. Quatre attaques, quatre viols collectifs.

Dix-huit jours de terreur. À Tripoli, Mariam se cache, ne sort que pour acheter du pain le jour de Noël. C’est trop. Une voiture la suit, la bloque. Elle se débat. On lui met un revolver sur les reins : « Monte ou je t’abats comme une chienne. » Cinq ou six heures de trajet, un bandeau sur les yeux. Arrivée dans un immeuble en construction, elle retrouve cinq femmes migrantes dont une le ventre en sang : « Tu as été kidnappée. Si tu ne payes pas, ils te violent. » Le gang s’appelle les « Asma Boys », les « Bad Boys » et exige 800 euros, qu’elle n’a pas. Le Boss l’a fait venir dans son bureau, la fait déshabiller de force par ses acolytes et la viole.

« Les Arabes nous ont remorqués loin du rivage avant de nous abandonner »

Mariam réussit à appeler le passeur de Conakry, un Guinéen surnommé « Connection man » alias Condeh, celui à qui elle a confié ses économies avant le voyage. Il négocie par téléphone : 500 euros. Quatre jours après, elle est de retour à Tripoli. Condeh le passeur lui indique une clinique pour faire soigner aux antibiotiques son ventre et ses cuisses blessées par la brutalité des hommes. En janvier 2018, à peine remise, elle embarque sur une plage de Zouara avec 150 autres migrants, sur un « Zodiac » déjà en train de se dégonfler.

Pistolet au poing, les passeurs désignent un « capitaine », qui ne se doute pas qu’il risque à l’arrivée d’être considéré comme le passeur par les policiers italiens. Départ de nuit vers 23H. « Les Arabes nous ont remorqués loin du rivage avant de nous abandonner » dit Mariam. Vers neuf heures du matin, l’eau s’engouffre dans le bateau. On essaie de colmater le trou avec des vêtements. En vain. Une heure plus tard, l’embarcation coule à pic. Cris, hurlements, panique. La plupart des migrants ne savent pas nager. Ils se noient aussitôt.

Sur le dos de Mariam, l’enfant est dans le coma. Sa mère est morte.

Mariam aperçoit un gosse de quatre ans, les yeux révulsés. Sa mère dans le coma : « J’ai attaché l’enfant dans mon dos avec mon turban. Et j’ai nagé. » À bout de forces, elle voit approcher un canot de sauvetage envoyé par l’Aquarius de SOS Méditerranée. Mais une vedette libyenne est plus rapide. Et les sauveteurs de l’Aquarius doivent assister, impuissants, à l’intervention maladroite des garde-côtes de Tripoli. Bilan : 53 morts. Sur le dos de Mariam, l’enfant est dans le coma. Sa mère est morte. Les survivants, trop nombreux, sont transférés au plus près, à Sfax, sur la côte tunisienne.

Août 2018, sa demande d’asile est rejetée. Elle survit en faisant des ménages. Veut revenir à Conakry. L’OIM lui fait savoir qu’elle n’a pas le choix, ce sera la Sierra Leone. Donc la mort. Le 8 octobre, Mariam marche dans le désert vers la Libye, en espérant rejoindre un centre qui organise les retours des migrants. Très mauvaise idée. Le chauffeur de taxi qui la conduit avec d’autres vers le centre…les vend à un Libyen. Retour à Zouarat, cette fois dans un chantier en construction. Il faut payer. Sinon…deux hommes la violent. Ce jour-là et les jours d’après, des visiteurs paient le patron pour se servir sur les captives.

« Je suis enceinte, je veux fuir ».

Soudain, Mariam se tait. Jusqu’ici, elle racontait d’une voix froide. Là, elle éclate longuement en sanglots. Respire. Reprends.

Le 26 novembre, elle se met à vomir à répétition. Un des gardiens est un migrant, soudanais. Lui aussi l’a violé. Elle tape sur son téléphone : « Je suis enceinte, je veux fuir ». Il lui répond : « Moi aussi. Le veux quitter ce pays. Me faut 500 euros ». Quatre femmes se cotisent. Une nuit, Le gardien les pousse dans un taxi vers Ras El Djeddid, à la frontière. Mariam passe les barbelés, marche neuf heures d’affilée, sans eau.

De l’autre côté, en Tunisie, elle arrête une voiture dont le chauffeur lui donne cinq dinars pour le bus. Mariam appelle Yasmine, une bénévole, au centre d’accueil de Médenine. Le 28 novembre, elle est de retour. Tout est à refaire. Comment ? Elle ne sait plus. Surtout avec son ventre énorme. Enceinte de 9 mois, sur le point d’accoucher de deux garçons, nés d’une vingtaine de viols.  

Epilogue.

Le 26 juillet, 155 migrants sont morts noyés suite au naufrage de leur bateau au large de la ville d’Al Khoms, à 120 km à l’est de Tripoli. Il y a 137 survivants de nationalité de diverses nationalités africaines et arabes. Selon le Haut-commissaire aux réfugiés pour l’ONU : Il s’agit de la pire tragédie en Méditerranée en 2019. »

Jean-Paul Mari

Article complet publié dans l’hebdo « Le 1 »