7/ Zarziz : L’homme qui enterre des rêves.

Pour la trouver, il suffit de suivre la route asphaltée, entre deux jolies rangées d’oliviers, à la sortie de la ville. Loin des dernières maisons blanches, en prenant à droite, on roule longtemps sur une piste sableuse, dans la poussière, noyée par les ordures et les sacs plastiques : la décharge publique de Zarzis. Chamseddine Merzoug nous attend au pied d’un panneau bleu: « Cimetière des Inconnus ». À 53 ans, l’ancien pêcheur a sillonné la mer toute sa vie. À partir de 2004, il s’est passé des choses étranges au large.

Dans les filets, mêlés au poisson, il y avait des corps en morceaux. Chamseddine se rappelle ce jour où sa barque a croisé des noyés flottant sur une dizaine de kilomètres, un corps, puis un autre, un troisième, homme, femme, enfants, des dizaines de cadavres : « L’équipage était bouche bée. Nous sommes rentrés. »

« Avant, ces gens finissaient un peu partout, dans les poubelles ou les fosses communes »

Avant la révolution, il était interdit d’en parler. Pas de déclaration à la police. Une prière et demi-tour, en silence. Il y a dix ans, le pêcheur décide de tout abandonner et se porte volontaire au Croissant-Rouge pour s’occuper des morts de la mer. « Avant, ces gens finissaient un peu partout, dans les poubelles ou les fosses communes » dit l’ancien pêcheur, « des inconnus, sans famille. Maintenant, c’est nous leur famille. »

La mairie a octroyé un grand carré au bord de la décharge. Il est déjà plein à craquer. Chamseddine marche entre des tumulus de sable, serrés les uns contre les autres, plantés d’une pierre, d’une branche d’arbre, d’un bâton. Deux mètres d’épaisseur de sable pour deux couches superposées de défunts. Quatre cents cadavres entassés, lui dit « quatre cents rêves brisés ».

« Les enfants, c’est le plus dur »

Chamssedine en est le gardien unique. Les autres, les jeunes surtout n’ont pas le courage pour manipuler l’horreur de ces corps décomposés. Parfois une moitié d’homme ou de femme, sans bras, sans jambes. Ou des enfants de cinq ans : « Les enfants, c’est le plus dur » dit le gardien des lieux, « ses parents ont rêvé d’une autre vie pour eux, loin de la guerre et de la misère. Et leur futur s’arrête là, dans un sac, sous le sable.»

Chamseddine a une tombe préférée. Celle de Rose-Marie, la seule migrante identifiée qui dispose d’une sépulture en ciment, planté d’un rosier, construite avec l’aide de son mari, rescapé du naufrage. Ils l’ont enterré ensemble puis le pêcheur est resté seul, à prier, comme pour chaque victime. Il est croyant, pas pratiquant et ne prie qu’un seul Dieu, « celui de tous les hommes ». Et il ne comprend pas pourquoi, au cimetière de Gabès, dont la morgue déborde, certains refusent que des non-musulmans soient enterrés à côté de leurs parents.

Dix ans qu’il est là, hiver comme été, à nettoyer l’ordure qui menace de tout envahir.

Chamseddine prie aussi pour ses deux enfants. Firaz, parti en Zodiac rapide de Kelibia, arrivé vivant à Agrigente. Et Illias, embarqué sur un bateau de bois qui prenait l’eau et a été secouru, par miracle, au large de Lampedusa. Les deux sont désormais installés à Paris. Des clandestins, sans-papiers, qui travaillent au noir. « Mais eux sont vivants ».

Pas comme le peuple des morts de cette décharge infâme qu’il soigne comme son jardin familial. Dix ans qu’il est là, hiver comme été, à planter un arbre, arroser son unique rosier, nettoyer l’ordure qui menace de tout envahir.

« Un vrai cimetière, enfin, Inch’Allah ! »

Aujourd’hui, il boite bas à la suite d’une vilaine fracture à la cheville après une chute dans un escalier en portant un sac mortuaire, mais ne demande rien. Sauf l’ouverture de ce terrain de 2500 m2 que le Croissant-Rouge est sur le point d’acheter. Chamseddine n’en peut plus de voir, lors des fortes pluies, les tombes de sable fondre et les morts ressurgir.

Pour le nouvel espace, loin de la décharge, il rêve de le voir entouré d’une clôture grillagée, avec de larges allées plantées d’arbres et des tombes en béton capables d’affronter le temps et l’oubli : « Un vrai cimetière, enfin, Inch’Allah ! »

Jean-Paul Mari

Article complet publié dans l’hebdomadaire le journal « Le 1 »