6/ Zarzis, Tunisie : Vivre au-dessous du volcan libyen.

« Carnets de route en Méditerranée »

Une série de reportages LIMBO autour du bassin méditerranéen pour faire le point sur la situation des migrants à l’heure où les autorités essaient d’effacer le problème. Notre reporter est allé de Palerme à Catane, de Lampedusa à Tunis, pour faire le bilan des départs, des naufrages, de l’action des ONG et des gouvernements dans la région.

Difficile de trouver un moment pour parler avec le docteur Mongi Slim, président régional du Croissant-Rouge à Zarzis, à deux pas de la frontière libyenne. Avec l’afflux des réfugiés, le petit homme de soixante ans court du matin au soir. Aujourd’hui, le problème est le « Maridive 601 », un cargo qui a recueilli 75 naufragés, dont 32 mineurs, mais reste bloqué depuis deux semaines par les autorités à 4 km de la côte. Problème d’eau, de nourriture, de médicaments à trouver et le capitaine du cargo qui panique, par peur d’être pris en otage par les migrants à bout de nerfs.

Ici, tout le monde sait que les Italiens ont payé des millions d’euros au gouvernement de Tripoli en échange de l’arrêt des départs.

Quinze jours plus tôt, c’était un « Zodiac » qui a chaviré une heure à peine après son départ : 70 morts noyés, 16 survivants recueillis par un pêcheur. D’où partent-ils ? « De Zouara, à l’ouest de Tripoli. Tout proche d’ici » dit le docteur Mongi. La Libye est un pays coupé en deux par la guerre.

À l’est, Benghazi sous le contrôle du maréchal Haftar ; à l’ouest, Tripoli, siège du gouvernement officiel de Sarraj. Ici, tout le monde sait que les Italiens ont payé des millions d’euros au gouvernement de Tripoli en échange de l’arrêt des départs. L’argent a été redistribué aux milices et aux passeurs.

« Prison, rançon, pots-de-vin versés aux garde-côtes…et tout recommence ! »

Plus personne ne part de Tripoli, de Sabratha ou de Garabulli, autrefois places fortes des passeurs. À Sabratha, les anciens trafiquants ont été chassés par les intégristes arabes de Belhadj Abdel Hakim, le bras droit de Sarraj qui les a grassement rétribués.

Sauf que les Zouari, les gens de Zouara, des Berbères de l’ouest, pourtant alliés du gouvernement, n’ont pas été payés. Et les affaires continuent : « Deux bateaux partent de Zouara. L’un passe, l’autre est arrêté au large. Prison, rançon, pots-de-vin versés aux garde-côtes…et tout recommence ! » dit le docteur.

« De l’autre côté de la frontière, il y a le volcan libyen… »

Plus grave, la guerre lèche les portes de Tripoli, son aéroport et son port menacé de blocus. Au point que les Libyens ont armé les vedettes « humanitaires » offertes par l’Europe pour en faire des engins de combat. Le docteur Mongi le sait : que Tripoli tombe et le sud tunisien devra faire face à une vague sans précédent de réfugiés libyens.

De l’autre côté de la frontière, il y a le volcan libyen et 1 million 200 000 migrants, dont 600 000 Africains. Déjà, certains centres de détention ont été bombardés, des migrants tués et ceux qui ne peuvent plus prendre la mer tentent désormais de passer la frontière tunisienne, à pied, par le désert.

« Zarziz croule sous les morts. »

Ils sont déjà 150 000 venus chercher un abri sûr dans le pays : « Exilés depuis six mois, un an, certains à court d’argent, il faut bien les aider, eux aussi, », dit le docteur qui avoue que le Croissant-Rouge est submergé. La guerre…voilà la réelle menace.

Le cimetière communal est plein depuis longtemps, les fosses communes débordent, les pêcheurs n’osent plus jeter leurs filets en mer de peur de remonter d’autres corps et, à quelques kilomètres de Djerba, les plages touristiques voient arriver les cadavres décomposés de naufrages inconnus. Zarziz croule sous les morts.

Jean-Paul Mari

Article complet publié dans l’hebdomadaire le journal « Le 1 »