5/ Lampedusa : L’œil de la Méditerranée.

« Carnets de route en Méditerranée »

Une série de reportages LIMBO autour du bassin méditerranéen pour faire le point sur la situation des migrants à l’heure où les autorités essaient d’effacer le problème. Notre reporter est allé de Palerme à Catane, de Lampedusa à Tunis, pour faire le bilan des départs, des naufrages, de l’action des ONG et des gouvernements dans la région.

Six heures trente du matin sur le tarmac de l’aéroport de Lampedusa, île italienne de vingt kilomètres de long, étirée en forme de porte-avions face aux côtes africaines. Le Colibri, l’avion de l’association « Pilotes volontaires » part en mission. La météo est bonne avec un vent de travers qui se lève. Mauvais ce vent. L’automne dernier, des rafales à 100 km/h ont arraché sa précieuse visière. Des mois de réparations.

Le Colibri est un oiseau gracieux, léger, 750 kilos à peine, une coque tout en plastique, des ailes fines et une belle autonomie doublée d’une superbe électronique embarquée. Inconvénient, un habitacle aux allures de placard, quatre sièges en dur conçus pour enfants punis et un unique moteur à piston pour des vols à haut risque de plus de huit heures au-dessus de l’eau, de quoi faire renoncer la plupart des aviateurs.

7H40, check-list terminée, tout a été vérifié deux fois avec un œil chirurgical par le pilote José Benavente. Le vent forcit. Décollage autorisé à 7H49.

Vu d’en haut, on voit beaucoup mieux!

Le Colibri est l’histoire d’une aventure humaine peu ordinaire. Deux hommes, deux amis, Benoît Micolon le Chamoniard et José Benavente le fils d’exilé espagnol grandi dans la banlieue de Vénissieux à Lyon. L’un est né dans un avion, un homme-oiseau qui maitrise le planeur, la voltige, joue avec les vents, parle aux nuages et compte déjà 6000 heures de vol professionnel sur Boeing-cargo. L’autre est un pilote aguerri, expert en logistique, ancien du CICR engagé dans l’humanitaire, marqué par l’histoire de son père, membre du PC espagnol, échappé des geôles franquistes en 1940, qui a traversé les Pyrénées à pied.

Les deux amis savent que l’extrême difficulté en mer pour un navire au ras des vagues est de repérer un bout de plastique surchargé de migrants. Vu d’en haut, on voit beaucoup mieux! Théoriquement, il ne reste plus qu’à alerter les autorités et les navires dans la zone avant de les guider avec précision sur l’objectif.

« Appelez les Libyens en charge de la zone… »

Ce matin, les nuages sont bas et on décolle au ras des vagues pour grimper ensuite direction plein sud vers 2000 pieds, ni trop haut, ni trop bas, pour scruter la mer. À peine une petite demi-heure de vol et les recherches commencent. Pour le copilote et l’observateur chargé de la radio, cela signifie huit heures passées l’œil collé à la jumelle.

Comme le veut la réglementation, José le pilote appelle la tour de Tripoli : « Ils ne répondent pratiquement jamais », dit José, « ou parfois seulement …en arabe. » De toute façon, l’aéroport de la capitale n’a pas de radar en état de marche. Inutile d’appeler Rome non plus. Réponse classique : « Appelez les Libyens en charge de la zone. » Bref, nous sommes seuls.

En cas de découverte d’une embarcation en détresse, il faudra chercher un bateau à proximité pour relayer le « Mayday », ou battre des ailes pour attirer l’attention d’un cargo. Leurs capitaines, très réticents, devront expliquer à l’armateur pourquoi ils sont restés bloqués une éternité au large d’un port sicilien, en perdant des centaines de milliers d’euros par jour, pour débarquer quelques poignées de migrants africains.

« Ceux que nous avons repérés étaient mourants».

8H50, à 40 milles des côtes libyennes. Le Colibri frôle des plates-formes pétrolières gérées par une compagnie italo-libyenne. La nuit, les migrants cinglent vers ce qui ressemble aux lumières d’une ville. S’ils touchent, ils sont sauvés. « Ceux qui passent entre les plates-formes n’ont pratiquement aucune chance d’arriver » dit José, « C’est à nous de les trouver. Et vite ». Dans les « Zodiacs », les survivants pataugent, blessés, déshydratés, frigorifiés, dans un mélange toxique d’eau de mer, d’essence et de vomi.

« Ceux que nous avons repérés étaient mourants». Parfois, les passeurs les remorquent au large avant de les abandonner ou prétextent une panne du moteur à réparer et repartent…en dérobant l’engin, qui servira au prochain départ. Dès la première nuit, on commence à compter les morts. Parfois, la tragédie se joue à deux pas de la côte. Comme cette barque avec 25 personnes à bord qui a dérivé sans moteur avant que les vents la ramènent sur la côte tunisienne. Une épopée de douze jours, 15 morts et 10 survivants qui ne doivent leur vie qu’au vent.

9H00. On aperçoit les côtes libyennes. Nouvel appel radio. Pas de réponse. Face au soleil, la mer est un miroir aveuglant. Le plan de vol, précis, suit un parcours en forme de créneau, pour explorer méticuleusement la zone sélectionnée. Jour après jour, l’avion doit sillonner une surface totale de 150 kilomètres de long sur 50 de large. Tiens, un point blanc sur l’eau ! On s’approche en virant sur l’aile. José grimace. Ce n’est qu’une barque de pêcheurs.

Dans le « Zodiac », les migrants avaient de l’eau jusqu’à la taille.

9H35, nouvel appel radio. Cette fois, Tripoli répond, sèchement, pour nous ordonner de…nous maintenir plus au large. Positions, relevés, changements de cap, jumelle, déjà six heures que nous sommes sur l’eau et la vue se brouille. Surtout ne pas se relâcher. Le 5 juin dernier, en toute fin de mission, le Colibri a repéré deux bateaux au large de Malte. Le premier était en train de couler. « Mayday ! ». Personne n’a répondu.

Dans le « Zodiac », les migrants avaient de l’eau jusqu’à la taille. Plus le choix. La mort dans l’âme, il a fallu appeler Tripoli, leur donner un point GPS et un cap précis. Une vedette libyenne est arrivée une heure plus tard, en lançant des chambres à air en guise de bouées. Le Colibri n’avait plus qu’à foncer vers le second bateau en détresse.

Tout s’est accéléré. Un bateau de pêche libyen a cinglé vers les migrants qui tournaient en rond pour l’esquiver et cherchaient à gagner le nord. Plutôt la mort en mer que le retour vers l’enfer.

Quand le bateau de pêche a renoncé, les migrants ont continué, et le Colibri à court de carburant a du les abandonner. « Ils ont été retrouvés par miracle le lendemain très au large de Lampedusa », dit José.

En quittant José à Lampedusa, il m’a avoué la mine sombre…

Il se fait tard, il faut rentrer. À terre José fait le bilan du Colibri : 83 missions, 71 bateaux repérés avec 5500 personnes à bord. Autant de miraculés. La méthode, rodée, fonctionne parfaitement.

Bien sûr, il faudrait un deuxième appareil, ou au moins un bimoteur, pour ne pas mettre sa vie à la merci d’une panne. Et si les pilotes bénévoles affluent, commandants de bord de compagnies ou retraités, chaque mission coûte 1500 euros. Les vols du Colibri – « payés par on sait qui » dirait Mateo Salvini – sont financés par les dons de sympathisants français, de simples citoyens. Pas suffisant.

En quittant José à Lampedusa, il m’a avoué la mine sombre qu’il lui restait en trésorerie à peine de quoi tenir un mois. Au plus fort de l’été. Et des départs.

Jean-Paul Mari

Article complet publié dans l’hebdomadaire le journal « Le 1 »