4/ Catane : Les poissons de la colère

« Carnets de route en Méditerranée »

Une série de reportages LIMBO autour du bassin méditerranéen pour faire le point sur la situation des migrants à l’heure où les autorités essaient d’effacer le problème. Notre reporter est allé de Palerme à Catane, de Lampedusa à Tunis, pour faire le bilan des départs, des naufrages, de l’action des ONG et des gouvernements dans la région.

Alessandro Puglia a suivi de près la chronologie du piège tendu aux humanitaires. Jeune journaliste indépendant, il est plus sicilien que nature, adore Catane sa ville, aime la vie, la bonne chère, les enfants et se faufile sourire aux lèvres dans l’extraordinaire chaos de la circulation. Alessandro est un homme jovial. Ou plutôt, était. Jusqu’au jour où il a vu au port de Pozallo, débarquer sur un brancard un jeune Érythréen qui pesait vingt-sept kilos. Le lendemain, quand Alessandro est allé le voir à l’hôpital, l’Érythréen était mort.

Dans son sac, le journaliste a trouvé deux poésies sur l’enfer des camps de torture libyens dont il avait réussi in extrémis à s’échapper. D’une écriture délicate, le jeune migrant racontait son calvaire, l’abandon, la solitude et sa foi en Dieu. « Un martyr des frontières », dit Alessandro. Ce jour-là, sa vision du monde a changé. Et il est allé jusqu’au cimetière de Catane s’incliner sur la fosse commune qui contient deux cent cinquante corps de migrants, dont celui du jeune poète d’Érythrée. En lui promettant de ne jamais l’oublier.

« Les Libyens se sont emparés de la Méditerranée ! »

Quand, sur le port de pêche de Catane, un patron de chalutier lui a affirmé : « les Libyens se sont emparés de la Méditerranée ! », le journaliste a commencé son enquête. Et l’article qu’il a publié quelques semaines plus tard dans la revue « La Vita » a fait l’effet d’une petite bombe.

Dans les années 70, le colonel Kadhafi avait exigé que ses eaux territoriales, qui commencent légalement à 12 milles de la côte, soient portées à 74 milles au large de Tripoli, y compris le golfe de Syrte. Du jamais vu. Sacré Kadhafi ! Dans les ambassades, l’utopie libyenne avait fait sourire.

Le 28 juin 2018, l’organisation maritime internationale enregistre officiellement la nouvelle zone de « Search and Rescue », qui est confiée à l’autorité de Tripoli. Le MRCC de Rome délègue son autorité au JRCC, le nouveau centre maritime libyen. En clair, tout navire dans la zone, du cargo à la simple barque, est sous la surveillance exclusive de Tripoli, chargé donc de « porter secours » aux migrants, c’est-à-dire de les empêcher de partir vers les côtes italiennes.

Alessandro a pris une carte satellite de la Méditerranée-sud et tracé les contours de la nouvelle SAR libyenne et la ligne démarcation passe bien à 74 milles (116 kilomètres) au nord de Tripoli, en englobant le golfe de Syrte : «  la moitié de la Méditerranée ! Les pêcheurs ne mentaient pas. »

« Le gouvernement ne veut plus de témoins sur la tragédie des migrants, plus d’ONG, plus de journalistes. Et maintenant plus de pêcheurs. »

Repoussés au large, les chalutiers n’ont plus accès aux fonds poissonneux. Et dès qu’ils quittent les eaux territoriales maltaises au sud, ils pénètrent en zone rouge. La marine libyenne intervient aussitôt, exige à minima que les pêcheurs s’éloignent avant de les arraisonner. De Catane à Agrigente, les représentants de la pêche hauturière sicilienne s’insurgent : « On ne peut plus travailler. Nos bateaux sont menacés, saisis. Nous avons peur. » Roberto Figuccia, patron pêcheur, a été kidnappé deux fois. Déjà, en 2015, un navire de guerre libyen avait pris son chalutier d’abordage. Un des marins avait été grièvement blessé à la jambe. Les autres ont été fait prisonnier et conduits au port de Misrata.

Le 8 octobre 2018, quelques mois après l’accord octroyé par les Européens au nouveau régime de Tripoli, Roberto Figuccia est abordé bien plus au large par une vedette libyenne, une de celles que l’Italie a offertes aux garde-côtes pour lutter contre l’émigration clandestine. La prise d’otages dure quatre jours, le bateau saisi tout un mois et les pêcheurs menacés des prisons libyennes.

« Les Italiens d’abord! »

La dernière attaque a lieu à la fin du mois de juillet dernier où un autre bateau, « Tramontana », et son équipage, cinq siciliens, deux tunisiens, sont arraisonnés à coups de rafales de mitraillette avant d’être amenés, et toujours retenus, dans le port de Misrata. Réaction des syndicats de pêcheurs : « Nous demandons que l’Italie, au lieu d’utiliser toutes ses ressources contre les migrants fournisse deux navires pour la surveillance de la pêche. » Et certains de rappeler que le slogan majeur de la Ligue nationaliste de Salvini est : « Les Italiens d’abord ».

Alessandro, lui, ne se fait aucune illusion : « Le gouvernement ne veut plus de témoins sur la tragédie des migrants, plus d’ONG, plus de journalistes. Et maintenant plus de pêcheurs. » 

Jean-Paul Mari

Reportage complet publié dans l’hebdo le journal « Le 1 »