3/ Catane, la force du mensonge.

« Carnets de route en Méditerranée »

Une série de reportages LIMBO autour du bassin méditerranéen pour faire le point sur la situation des migrants à l’heure où les autorités essaient d’effacer le problème. Notre reporter est allé de Palerme à Catane, de Lampedusa à Tunis, pour faire le bilan des départs, des naufrages, de l’action des ONG et des gouvernements dans la région.


Catane, son port, sa mafia et son procureur. Il s’appelle Carmelo Zuccaro, certains l’ont surnommé « le shérif » et le disent proche de la Ligue, d’autres retiennent l’enfant prodige du droit et de la justice. A vingt-cinq ans, il réussit brillamment le concours de la magistrature, préside à quarante ans la cour d’assises de Caltanissetta, avant de devenir procureur en chef de Catane.

Mince, pâle, un ascète aux lunettes sombres qu’on trouve à son bureau jusque tard dans la nuit, un partisan de l’ordre et de la morale, acharné à lutter contre le crime et, son obsession, le terrorisme islamique. Toutes les apparences d’un de ces magistrats intègres, voire intégristes, qui font l’honneur de l’Italie. En avril 2017, son interview à la Stampa fait l’effet d’une bombe : « Nous avons les preuves de contacts directs entre les passeurs et certains sauveteurs. »

Zuccaro a bien dit « les preuves » ! L’article à charge de la Stampa ajoute que l’Agence Frontex, dans son rapport « Risk analysis 2017 » parle de certaines ONG comme des « taxis » pour migrants. Frontex dément aussitôt. Et Carmelo Zuccaro précise qu’il fait la différence entre « les bonnes et les mauvaises ONG ». Peu importe. L’effet est désastreux. La justice italienne cautionne les propos de l’extrême-droite européenne. Les bateaux des ONG ne sont plus des navires humanitaires, mais des organisations douteuses, – « payées par on sait qui » – qui font commerce de migrants. Bref, des criminels.

Avant même les déclarations de Zuccaro, les parquets du sud de l’Italie, Palerme, Cagliari, Reggio de Calabre ont eux aussi lancé des enquêtes, « par précaution ». Mais le procureur de Catane a compétence sur les ports siciliens qui accueillent le plus de migrants. Sur ses ordres, le « Sea Watch III» est bloqué à quai, mis sous « séquestre temporaire ». Un à un, de l’été 2018 au printemps 2019, tous les navires humanitaires tombent sous le coup de la loi. Le « Sea Watch III » allemand, le  « Proactiva Open Arms » espagnol, le « Moas » maltais et même l’Aquarius  de « SOS Méditerranée » doivent rester à l’ancre de longs jours, des semaines entières, sous un soleil de plomb, avec des centaines de migrants à bord, épuisés, déshydratés, désespérés.

Quand ils sont autorisés à toucher le quai, c’est pour apprendre qu’ils ne repartiront pas, sous le coup d’une enquête dont les motifs varient, de « complicité avec les clandestins » à « non-conformité du traitement des déchets »…un problème de poubelles. La mission des navires des ONG tourne au cauchemar. Bloqués quinze jours, un mois, ils finissent à force de bataille par repartir en mer en sachant qu’à leur retour, le même scénario se reproduira. Leur activité est paralysée.

Un an plus tard, en avril 2019, c’est notre ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, qui enfonce le clou. Il affirme publiquement que « les ONG ont pu se rendre complices des passeurs », dénonce « une réelle collusion », cite Frontex, et parle de « contacts téléphoniques » documentés. Frontex dément à nouveau, mais le mal est fait. Le gouvernement français vient de faire tomber la dernière barrière morale qui protégeait les ONG et les migrants. En France, l’extrême-droite exulte.

Preuves ? Documents ? Deux ans plus tard, jamais les procureurs italiens n’ont pu les apporter. Des fameux « contacts téléphoniques directs » avec les passeurs, on finira par comprendre qu’il s’agit des appels désespérés que passent les migrants en mer avec tous ceux – MRCC de Rome, ONG, Alarm Phone, militants humanitaires – dont ils s’échangent les numéros avant le grand départ.

En février 2019, l’intraitable procureur de Catane déclare que, après enquête, le « Sea Watch III », bloqué par le gouvernement… n’a « commis aucun délit ». Dossier classé sans suite. Le 15 mai dernier, les poursuites contre l’ «Open Arms » espagnol sont abandonnées. De Catane à Agrigente et Palerme, l’un après l’autre, tous les chefs d’accusation tombent. Personne, jusqu’ici, n’a été condamné pour les motifs présumés. Tout cela n’aurait donc servi à rien ?

Que non ! Deux ans de paralysie des ONG ont permis au nouveau gouvernement de Matteo Salvini d’obtenir le temps nécessaire pour légiférer, promulguer ses « Décrets de sécurité » et interdire les eaux et les ports italiens aux ONG.

Dans la nuit du 28 au 29 juin dernier, le Sea Watch III, force le passage du port de Lampedusa et heurte un navire de la douane. Voilà dix-sept jours que le bateau était bloqué par les autorités au large avec 42 migrants à bord, dont des enfants, dans un état d’épuisement avancé. À la barre du Sea Watch III, sa capitaine, Carola Rackete, 31 ans, écologiste originaire de Kiel en Allemagne. Jeune, mais aguerrie, elle a navigué dans l’Arctique sur un bateau de Greenpeace. Ce 28 juin, en voyant l’état des migrants naufragés – dix-sept jours sur le pont ! – qu’elle venait de sauver, elle a préféré faire passer le droit de la mer avant la réglementation italienne.

À son arrivée, elle est immédiatement menottée et arrêtée. Sur le quai, des partisans de la Ligue applaudissent et l’insultent grassement. Matteo Salvini la qualifie « d’emmerdeuse et de criminelle, payée par on ne sait qui mettant en danger la vie de militaires italiens ». Emprisonnée, elle devient une héroïne internationale, qualifiée « d’Antigone des mers ». Un tribunal la libère, mais elle risque plusieurs années de prison.

Aujourd’hui, le Sea Watch allemand reste sous séquestre, comme l’Open Arms espagnol, le Life Line, le Jugend Rettet et les deux bateaux de Mediterranea. Et SOS Méditerranée, qui a abandonné l’Aquarius pour relancer un autre navire sous pavillon norvégien, s’expose aux mêmes poursuites dès son premier sauvetage…sur dix bateaux pour huit ONG, sept sont bloqués à quai.

Naufragés ou pas, le dogme de la Ligue de Matteo Salvini est inflexible : la mer doit rester vide. 

Jean-Paul Mari

Article publié dans l’hebo le journal « Le 1 »