1/ Palerme, la révolte de l’autre Italie.

« Carnets de route en Méditerranée »

Une série de reportages LIMBO autour du bassin méditerranéen pour faire le point sur la situation des migrants à l’heure où les autorités essaient d’effacer le problème. Notre reporter est allé de Palerme à Catane, de Lampedusa à Tunis, pour faire le bilan des départs, des naufrages, de l’action des ONG et des gouvernements dans la région.

Palerme gronde. Les murs de la ville sont en colère. « Salvini Parasite ! », « Ouvrez les ports ! ». Dans le centre historique, les graffitis fusent. Ils défient le gouvernement du tout-puissant Mateo Salvini, penseur de l’extrême-droite italienne, à la fois chef de la Ligue et ministre de l’intérieur. Avec Naples, Florence et Parme, le maire de Palerme refuse d’appliquer le nouveau décret de sécurité qui « pue la loi raciale ».

Ne cherchez pas ici de ghetto en banlieue, ni d’Africains qui errent sur les routes, Leoluca Orlando l’a dit avec force : « il n’y a pas cent mille migrants dans ma ville, il n’y a pas de migrants du tout, seulement des Palermitains.». Et sur le port de Palerme, dans les nobles palais décatis, les églises ou les cafés populaires, les habitants ne disent pas autre chose, eux qui ont réélu leur maire avec 72% des voix. Que Rome aille au diable !

Fulvio Paleologo, lui aussi, est en colère. Perché dans son bureau au sommet d’un escalier de pierre, le vieux professeur en droit et sciences politiques, cheveux blancs, mais l’œil clair, passe ses journées à combattre les « vérités alternatives »  qui ont envahi le discours collectif. Non, il n’y a pas cette grande invasion qui hante les cauchemars de la Ligue. En un an, le nombre de migrants arrivant sur les côtes italiennes a chuté de 85%. Au plus fort de la crise, les navires de secours récupéraient jusqu’à quatre mille naufragés en deux jours. L’été dernier, ils n’étaient plus que quatre mille par mois, moins de mille cinq cents cet hiver. La mer se vide.

Plus de bateaux de Frontex, l’agence européenne des frontières, peu ou plus de bateaux d’ONG. L’Italie s’est débarrassée du contrôle de la zone en le confiant à Tripoli, capitale de l’enfer libyen dont tous les migrants cherchent à s’évader. Résultat : les « sauvetages », qui sont souvent des abordages, empêchent 80% des départs. Les autres errent en mer. Avec un jerrycan d’essence pour 450 kilomètres de navigation, des moteurs cacochymes, des « Zodiacs » en plastique chinois rafistolés à la rustine, ils n’ont pratiquement aucune chance de toucher les côtes de Sicile. Alors ils disparaissent.

Sur l’Aquarius en février 2016, quand Rome nous signalait la position GPS d’une embarcation en détresse, une tête d’épingle à chercher entre les vagues, il arrivait parfois que nous ne trouvions rien. Je me rappelle cette mer vide, l’eau sombre, sans aucune trace de vie. À bord, on se taisait, glacés. Étions-nous arrivés un quart d’heure trop tard ? Avec, au-dessous de nous, invisible au fond de l’eau, un morceau de plastique et cent, parfois cent cinquante hommes, femmes et enfants, flottant dans la vase du fond. Un trou dans l’eau.

Combien sont-ils aujourd’hui ? Le chiffre des disparus depuis 2014 est – officiellement – de 18601 personnes. Totalement sous-estimé affirment les experts. Qui étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Quelles étaient leurs vies, leurs histoires ? Personne ne le saura jamais. Des âmes errantes, sans nom et sans tombe. Des fantômes de la mer.

Voilà quatre ans, c’était un accident. Aujourd’hui, c’est une politique. Elle a commencé bien avant l’arrivée au pouvoir de Mateo Salvini au printemps 2018. Dès le 2 février 2017, sous le règne du PD (Parti Démocrate), Rome et Tripoli signent un accord soigneusement préparé. Marco Minitti, ancien des services et ministre de l’Intérieur du gouvernement a fait le voyage à Tripoli. « Et l’Italie a payé. Le gouvernement, les milices, les trafiquants d’hommes, des réseaux de passeurs véreux », affirme le professeur Fulvio Paleologo.

Le contrat est clair : argent contre migrants. Ou plutôt l’absence des migrants sur l’eau. Les abordages ont aussitôt commencé, brutaux, à la libyenne. À la clé, des noyades, le retour vers des « centres d’accueil », en clair des prisons tenues par des miliciens qui frappent, violent, torturent et rackettent. Dès juillet 2017, le flux des migrants se tarit. À son arrivée au pouvoir, « Mateo Salvini a beau parler haut et fort, il n’a eu d’action que sur dix pour cent des départs », dit le vieux professeur. La manière est radicale. D’abord, le gouvernement a supprimé le passeport humanitaire qui permettait aux migrants de se déplacer librement. Puis un premier « Décret de sécurité » a fermé les centres d’accueil, restreint le droit de séjour et facilité les expulsions. Il est complété par un « Décret de sécurité bis » qui interdit les eaux italiennes aux navires des ONG, promet la confiscation du navire et une amende… d’un million d’euros.

Aujourd’hui, l’homme fort de Rome pense à imposer une amende pour « clandestin importé », en clair par migrant sauvé de la noyade. Privé de papiers, les migrants italiens sont devenus des clandestins. Une explosion que ne cesse de dénoncer Mateo Salvini en agitant le drapeau noir de l’immigration. D’où la profonde colère de Fulvio Paleologo, expert en faits et en mensonges : « La droite provoque l’insécurité…et s’en sert pour sa campagne électorale ! » 

Oui, tout Palerme gronde. Et son maire, Leoluca Orlando promet : « Un jour, il y aura un second procès de Nuremberg. En cour de justice, dans nos consciences ou les livres d’histoire. Un procès pour génocide en Méditerranée.»

Jean-Paul Mari

Article publié dans le journal « Le 1 »