Juillet 2019

L’association Limbo aide de jeunes réfugiés à se reconstruire. Tous ont survécu à la torture pendant leur exil jusqu’en Europe. L’équipe les a emmenés pour un séjour de résilience, à Conques (Aveyron) du 8 au 14 juillet 2019. Chaque jour, nous publions un récit, en images et en mots, de leur séjour.

JOUR 1

Nous sommes arrivés hier soir, après une longue journée en train. Nous, c’est Halima, Abdu, Sophia – trois anciens, et Hassan, Osman, Alassane, Nahom, Maimouna, Awa, Michael, ainsi que les 3 encadrantes, Margot, Mélanie et Margaux.

Position de l’arbre, de l’embryon… les jeunes suivent les indications d’Amandine, la prof de yoga, sans broncher. En équilibre sur un pied, tout le groupe apprend à bien « sentir l’air frais qui entre dans le nez et sentir l’air chaud qui ressort par la bouche ». Nahom se frotte les yeux… pendant l’atelier, il a laissé échapper quelques ronflements. Bien étirés et détendus, tout le monde se sent d’attaque pour cette première journée.

Ça tombe bien, le programme est chargé ! Et ça commence par la découverte du village. Sur le chemin, ça monte, ça descend. Le parcours est très sportif et Hassan connaît maintenant la douleur d’une piqûre d’ortie. Heureusement, on arrive rapidement chez Yodit et sa famille originaire d’Érythrée et du Soudan. Très vite, une partie de football endiablée s’organise avec les enfants. On admire les talents d’Osman, Michael et Alassane qui refusent de lâcher le ballon.


Christiane nous attend à quelques pas de là dans son atelier. Le groupe va pouvoir découvrir la gravure à l’eau forte et repartir avec une petite œuvre d’art. On rejoint ensuite le frère Pierre-Adrien pour une visite privée de l’Église. Objectif : le clocher. Un parcours du combattant nous attend ! Tout le monde s’entre-aide et on arrive en haut, au côté des chauve-souris et des araignées. A 17h précise, les plus courageux restent pendant que les cloches se mettent à sonner. Nous sursautons en explosant de rire.

C’est déjà l’heure du dîner, le moment idéal pour apprendre à se connaître. Nahom se prend de passion pour le vin, le fromage et le pain. Margot rigole : « un vrai petit Français ». Moment émotion pour Hassan qui reçoit un appel de sa famille en plein repas. Il n’a pas pu discuter avec eux depuis presque 2 mois. Quand il revient, il n’arrête pas de parler d’eux et de montrer des photos à tous ceux qui se trouvent autour de la table.

Avant de se coucher, une séance de méditation est prévue. Parfait pour être dans de bonnes conditions pour dormir après cette journée riche en émotions.

JOUR 2

Ce matin, pas de grasse matinée, on est déjà en retard pour la randonnée ! A 9h, on embarque dans le mini-bus et on se dirige vers l’un des points culminants de Conques. Un itinéraire de plusieurs kilomètres nous attend. Arrivés au sommet de la montagne, c’est séance photo obligatoire. Le paysage est à couper le souffle.

On a peut-être été un peu trop long pour les photos, puisque les personnes en tête du groupe prennent beaucoup d’avance sur nous. Quelques kilomètres plus loin, l’inévitable se produit : nous sommes perdus ! Avec nous, un américain, Lloyd, a beaucoup de mal à marcher. Les garçons Osman, Hassan, Abdu, Nahom et Alassane forment un bouclier autour de lui et l’aident à descendre. C’est avec soulagement qu’on retrouve notre sauveur : Frère Pierre-Adrien.

Caroline, l’art-thérapeute, vient d’arriver. Elle demande aux jeunes d’écrire leur prénom et de trouver des qualités qui les représentent à partir de chacune des lettres. « Intelligent », « Magnifique » ou encore « Merveilleux », le groupe ne tarde pas à se prendre au jeu. On découvre des talents d’artiste chez Osman, Michael et Abdu. Une fois l’exercice terminé, c’est l’heure de l’échange. Alassane est fier de lui : « Je n’avais jamais fait quelque chose comme ça ». Maimouna avoue qu’elle a eu du mal à se trouver des qualités au début : « Je suis heureuse de voir qu’il y a autant de qualités cachées dans mon prénom ».

Après le diner, place au tournoi de pétanque. On se dirige vers le parking où se retrouvent, tous les mercredis, les amateurs du village. 4 équipes sont formées : « Limbo », « Les Tigresses », « Paris » et « Marseille ». On arrive aux demi-finales. Jean-Luc, un habitant de Conques, qui nous observe depuis le début, rejoint alors l’équipe des Tigresses ! Il montre ses meilleures techniques aux jeunes qui n’hésitent pas à l’imiter. Maimouna se révèle être une pointeuse hors-pair, tandis que Sophia préfère dégommer les boules des adversaires.

La finale du tournoi, Marseille vs Les Tigresses, se conclut par la victoire de Abdu, Michael et Osman, pas peu fiers de vaincre le maître Jean-Luc !

JOUR 3

« Sentez le poids de votre corps sur le sol. Imaginez des racines sous vos pieds. Imaginez les branches qui sortent de vos bras, de votre tête… » Notre art-thérapeute commence la séance quotidienne par de la méditation. Nous nous donnons les mains, tous en cercle et respirons lentement. L’exercice permet de se reconnecter à son environnement et de retrouver de la stabilité. 

Pour la suite de l’atelier, il faut donner naissance à un arbre d’argile. Abdu crée un arbre traditionnel, très respecté en Ethiopie, auprès duquel les gens se rassemblent pour fêter le nouvel an et demander de la pluie. Hassan recouvre le sien de feuilles et de fleurs qu’il ramasse à l’extérieur. Quant à celui de Maimouna, il possède des racines gigantesques.

Les lumières colorées se reflètent sur les visages des jeunes, épatés. Nous sommes dans l’atelier de monsieur Deniau, artiste verrier sculpteur. Maimouna n’en revient pas. « Incroyable mais vrai ! » À la fin de la présentation, Abdu s’approche de mr Deniau, et demande à Margaux de traduire ses propos. « Des journalistes devraient venir vous voir, vous devriez être invité sur des plateaux télés et tous les Français devraient découvrir votre travail ! » Mr Deniau répond, un petit sourire aux lèvres : « vous savez, je suis un peu vieux pour ça… et je suis heureux, ici, tranquille. »

On file ensuite admirer la petite chapelle Saint-Roch, dont la lumière est embellie par des vitraux de mr Deniau.

La fin de l’après-midi est assez triste. Une des filles, dont la demande d’asile a été refusée il y a peu par la CNDA (Cour Nationale du Droit d’Asile), craque et laisse des larmes lui échapper pendant le diner. Alors pour nous mettre un peu de baume au coeur, on décide de faire un dernier jeu avant de se coucher. Caroline trouve le jeu idéal : « pauvre petit chat ». Les éclats de rires remplacent les larmes, et on termine la partie dans un fou rire général.

JOUR 4

En cercle, debout les yeux fermés, les jeunes tendent les mains. Caroline place la terre au creux de leur paume. Aujourd’hui, le groupe est divisé par deux, car l’exercice peut être d’une grande intensité. Pendant 45 minutes, les jeunes pincent, roulent, malaxent l’argile, tout en gardant les yeux clos. La boule de terre devient une projection de leur corps. Caroline les entoure, pose sa main sur leur dos. Parfois, leur pose des questions. La terre est-elle chaude ? froide ? Dure ?

Pour plusieurs d’entre eux, les émotions sont fortes. “Pendant un moment, je n’étais plus ici, parmi vous. J’étais au Sénégal, dans la rue. Je voyais des gens passer, j’entendais des bruits. J’étais vraiment partie”, explique Hawaly. Pour un des garçons, la boule d’argile dans ses mains est devenue une boule remplie d’eau, dans laquelle il ne pouvait enfoncer ses doigts. “On ne peut pas marcher sur l’eau, sinon on tombe”. La deuxième boule qu’il a faite représente selon lui une terre brûlée, sur laquelle il ne peut marcher non plus. “D’un coup, tout est devenu noir. J’ai eu l’impression de tomber, jusqu’à ce que Caroline mette sa main sur mon épaule”. 

Suite à cette séance éprouvante d’art-thérapie, nous partons pique-niquer au bord de la rivière. Abdu, Michael, Hassan, Nahom et Margaux se baignent quand les autres trempent les pieds dans l’eau. Après ces deux heures passées dans le calme, nous retournons chez Yodit. Comme nous en avons l’habitude, nous restons toute l’après-midi pour boire le fameux café soudanais que Yodit torréfie elle-même. D’un côté, les filles sont en plein atelier tresses, de l’autre, les garçons jouent au molky dans le jardin avec les enfants. 

Les jeunes finissent ce 4ème jour par une visite nocturne de l’étage de l’église avec notre guide attitré, frère Pierre-Adrien. Ils déambulent dans les couloirs de l’abbatiale au son de l’orgue joué par frère Jean-Daniel. Puis, l’illumination du tympan démarre devant les touristes rassemblés pour l’occasion. Une dernière balade nocturne rafraîchit l’esprit, avant de partir dormir.

JOUR 5

Un des garçons s’est beaucoup isolé depuis deux jours. Très traumatisé, il s’est laissé dominer par sa colère, suite à des interactions avec le groupe qu’il a perçues comme un manque de respect. Ces situations ne sont pas sans précédents dans les séjours LIMBO. Nous décidons de poursuivre l’exercice d’art-thérapie de la veille, dans l’espoir qu’il se joindra à nous et pourra, peut-être, rouvrir le dialogue avec nous. Finalement, il ne viendra pas.

Maimouna, émue par la séance, confie : « En pressant la terre, j’ai perçu une énergie parcourir mon corps. J’ai commencé par appuyer lentement, doucement. J’étais détendue, à l’aise. Et puis j’ai voulu appuyer plus fort. L’angoisse est montée en moi. J’ai essayé de retenir mes larmes, mais elles se sont mises à couler sur mes joues malgré moi. Maintenant, je me sens libérée.”

Pour nous vider la tête et re-souder le groupe, un peu ébranlé par les soucis des derniers jours, on propose une course de relais. Les équipes Limbo et Conques s’affrontent, un verre d’eau à la main ! Nos rires éclatent au pied de l’abbaye, avant une bataille d’eau générale qui achève de compléter notre bruyant portrait.

L’après-midi à la rivière est un moment reposant. Alors qu’Abdu s’endort sous l’ombre d’un arbre, Caroline, Nahom et Osman s’affrontent lors d’un concours de ricochet. Les filles enchaînent avec une partie de UNO après s’être arrosées, et sont rejointes par Hassan et Michael. On termine l’après-midi par un atelier cuisine, pour préparer notre contribution à la « soirée four à pain », véritable tradition de Conques ! En 10 minutes chrono, les pizzas sont prêtes, et nous filons au lieu de rendez-vous où tous les habitants du village sont invités. 

Cette dernière nuit à Conques est épatante. Une villageoise a même cuisiné de l’agneau épicé, exprès pour les jeunes de LIMBO ! Nous croisons Christelle et Jean-Pierre (la tapissière et le sculpteur que nous avions rencontré en décembre), ainsi que Morgan, Amandine et leur fille, Blanche. Nous retrouvons aussi Lloyd l’Américain, qui, marqué par notre aventure dans la forêt, propose d’écrire un article sur Limbo ! Les photos et les rires sont nombreux. Certains des jeunes finissent la soirée en observant les étoiles du ciel aveyronnais, avec le télescope d’un habitant. 

JOUR 6

C’est notre dernière journée à Conques, avant le retour de chacun dans son centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA). Plusieurs des jeunes nous ont fait part de leur souhait de profiter une dernière fois des collines du village pour se balader et s’aérer l’esprit. Nous décidons donc de faire un atelier art-thérapie deux-en-un : peindre nos souvenirs de ce séjour en pleine nature, au bord de la rivière. 

Certains font le choix de représenter leur moment préféré, comme Michaël, qui reproduit le terrain de pétanque en noir et blanc. D’autres préfèrent réaliser une peinture plus abstraite, à l’instar d’Hassan, qui représente ses émotions grâce à différentes couleurs et formes.

L’exercice terminé, les jeunes se mettent à se peindre le visage mutuellement et à poser devant la caméra. « We’re like sisters », disent les filles qui se sont peints les mêmes motifs jaune et rose sur le visage.

Embrassades, déclarations, promesses… Le départ à 14 heures suscite de vives émotions. « Je n’oublierai jamais cette semaine », confie Maimouna. « Ça fait partie des meilleurs moments depuis mon arrivée en France. Vous êtes devenus comme une famille maintenant ». Il nous reste encore 7 heures dans le train pour profiter les uns des autres. « Le voyage est passé très vite », s’étonne Hawaly. Alors que nous pensions tous nous endormir, nous avons joué au Uno, partagé des musiques, débattus de sujets de sociétés… Arrivés à Gare d’Austerlitz, nous prenons un goûter ensemble avant de se dire au revoir, et surtout, à bientôt !