PALERME «MEDITERRANEA : LA RÉVOLTE DE L’ITALIE DU CŒUR »

« Carnets de route en Méditerranée »

Une série de reportages LIMBO autour du bassin méditerranéen pour faire le point sur la situation des migrants à l’heure où les autorités essaient d’effacer le problème. Notre reporter est allé de Palerme à Catane, de Lampedusa à Tunis, pour faire le bilan des départs, des naufrages, de l’action des ONG et des gouvernements dans la région.

Elle est en colère, Alessandra Sciurba, porte-parole du bateau de secours de l’association « Mediterranea » installée à Palerme, capitale de la Sicile. Et cette colère, profonde et partagée par tous les membres de l’équipe, dure depuis plus d’un an. Ils étaient une soixantaine au départ, des citoyens de la société civile, effarés par ce qu’ils voyaient sur la mer et entendaient dans l’opinion publique.

« D’abord, l’indignation », dit Alessandra, quand tous les bateaux de secours en mer des ONG ont été bloqués à quai par des enquêtes qui n’ont jamais abouti, mais ont permis au gouvernement d’empêcher les secours. « On savait que tous les jours, des êtres humains se noyaient et personne ne pouvait rien faire…À devenir fous ! »

Et aussi l’impossible résignation à cette impuissance. Il fallait aller sur le terrain pour ne pas accepter que l’histoire soit écrite par le pouvoir d’extrême-droite de la Ligue de Matteo Salvini.

Et enfin, la peur : « Peur de ce que nous devenions. De ces gens qui écrivaient sur les réseaux sociaux leur joie de ne plus voir des migrants arriver, c’est-à-dire se noyer ! » Oui, il fallait lutter contre cette « hypnose collective » qui voulait croire que Le problème de l’Italie était les migrants. Et ces politiques qui prônent la haine de l’autre et la fermeture des frontières aux migrants.

Une soixantaine d’amis au départ. Et un pari fou. Ils demandent un prêt aux banquiers…qui disent oui. 450 000 euros. Et un crowdfunding – le plus gros de l’histoire italienne ! – qui rapporte 750 000 euros de plus. Voilà pour le bateau nommé « Mare Jionio », la « Mer Ionienne ». Trente sept mètres de long, onze membres d’équipage dont sept marins professionnels. Tous les autres à Mediterranea sont des bénévoles. Les secours en mer en mer sont interdits ? Très bien, le bateau sera là pour témoigner. Du monitoring. Là où les migrants se noient.

Face aux barques de naufragés, l’équipe alerte les secours, relayée par « Alarm Phone », une autre association qui prend tous les appels de détresse. Parfois, le centre maritime de Rome, selon ses instructions, renvoie vers les autorités libyennes – « un retour en enfer ! » – mais l’équipage insiste, relaie, alerte, fait du bruit. Et parvient très souvent à faire intervenir les garde-côtes italiens. Comme ce matin même, quand un bateau militaire est allé secourir l’embarcation sur le point de couler. Entre temps, Mediterranea a secoué l’Italie, évoqué le sort d’une enfant de cinq ans à l’agonie, obtenu une intervention sur la RAI, la télévision italienne, et a fait finalement tomber tous les blocages politiques.

Au pire, quand personne ne veut se mobiliser, ce sont les marins du « Mare Jionio » qui font le sauvetage, quitte à provoquer la colère des autorités.

Six missions à 30 miles, 45 km, des côtes libyennes en quelques mois, deux sauvetages de quatre-vingts personnes dont une quinzaine de mineurs, 120 000 euros par mission, financés par les dons du peuple italien qui continuent d’affluer. Mediterranea est redoutable d’efficacité. Trop sans doute aux yeux du pouvoir de Rome qui a mis le bateau sous séquestre dans le port sicilien de Licata pour…« avoir fait débarquer des migrants irréguliers sur le territoire national » !

Désormais, les naufragés sont considérés comme de simples clandestins. Et qu’importe si les autres se noient.

Sauf que Mediterranea n’est pas prêt de renoncer. De soixante membres, ils sont maintenant plus de quinze mille en Italie. Et les soutiens – dons, concerts, vedettes, – affluent de toutes parts.

Alessandra et les autres attendent que le bateau soit relâché. Et ils repartiront. Ils savent que le pouvoir veut effacer de la Méditerranée les migrants, les ONG, les journalistes, tout ce qui peut témoigner de l’horreur.

Mais la jeune sicilienne en colère n’a aucune crainte. Et elle serre le poing : « ce n’est pas en retenant un bateau qu’ils arrêteront Mediterranea ! »

Jean-Paul Mari

Le reportage complet sera publié dans le journal « Le 1 » dans le numéro d’août 2019, qui sera entièrement consacré aux migrants en Méditerranée.

Aller sur le site de « Le 1 »

– Image extraite du film « LES MIGRANTS NE SAVENT PAS NAGER » de Jean-Paul Mari, Franck Dhelens