Printemps 2019

L’association Limbo aide de jeunes réfugiés à se reconstruire. Tous ont survécu à la torture pendant leur exil jusqu’en Europe. L’équipe les a emmenés pour un séjour de résilience, à Conques (Aveyron) du 26 avril au 4 mai 2019. Chaque jour, nous publions un récit, en images et en mots, de leur séjour.

JOUR 1

Limbo est de retour à Conques pour la onzième fois déjà.

Après une longue nuit en bus, les dix jeunes sont encore un peu endormis. Leurs regards se posent alentour. Ceux des anciens, Sadiq, Nadeem, Halima, et Elizabeth, visiblement heureux de revenir dans ce petit village de l’Aveyron où ils se sentent bien. Ceux des nouveaux, curieux, un peu circonspects. Joy et Abies s’étonnent devant la petite taille du lieu : « il y a plus d’arbres que de maisons !”, tandis qu’Abdu et Dek restent silencieux. D’emblée, Abdullah et Sophia s’exclament : “C’est tranquille, et il y a la nature partout. C’est beau !”

Première étape, l’installation. L’Abbaye de Sainte-Foy, notre hôtesse habituelle, entre dans sa haute saison pendant la semaine de Pâques. Alors cette fois-ci, le groupe est installé dans la maison familiale de Conques, quelques mètres plus loin. Puis, vient le moment du “cercle”. On recueille les attentes, les envies, les questions. Un moment d’échange entre nous, afin de rappeler le fonctionnement du séjour. On évoque l’importance des horaires : réveil à 8h30, déjeuner à 12h30, dîner à 19h.

Ce découpage précis de la journée n’est pas anecdotique. Un des jeunes raconte s’être laissé dépérir dans son CADA pendant ses premiers mois en France. Il ne sortait plus, ne mangeait plus, et n’arrivait plus à dormir correctement. Mettre en place des horaires fixes est donc essentiel pour aider les jeunes à retrouver un meilleur rythme.

Les quelques gouttes de pluie passées, nous partons en balade dans le village. Les jeunes arpentent les rues pavées, découvrent les commerces, pointent du doigt la rivière au loin. Des premiers liens se créent. Nous découvrons des personnalités hautes en couleurs, et d’autres, plus douces.

La journée se termine par un jeu de cartes. Les jeunes sont plein d’entrain, mais le ton monte. Trois d’entre eux décident d’arrêter de jouer et partent s’isoler. Un rappel se fait. Ce séjour n’est pas une semaine de vacances, mais de reconstruction pour des survivants de camps de torture. Les jeunes sont fortement traumatisés – de fait, les tensions existent et peuvent surgir rapidement.


JOUR 2

L’investissement spontané des jeunes dans la préparation du petit-déjeuner ne trompe pas : chacun est motivé à laisser derrière soi le climat tendu de la veille. Nous proposons aux jeunes de reprendre le principe du “cercle” et d’établir, ensemble, nos règles de vie. “Parler sans crier”. “S’écouter vraiment.” “ Ne pas avoir son téléphone avec soi tout le temps”. Sadiq ajoute, avec un grand sérieux : “Sourire plus !”

Assise en tailleur sur la scène de l’auditorium, Joy semble hésiter entre son attitude distante et son intérêt difficilement dissimulé. Cet après-midi, nous sommes accueillis par la Compagnie Des Reg’Arts, une troupe de théâtre toulousaine, installée en résidence au Centre Européen de Conques. Les trois acteurs et leur metteuse en scène nous racontent leur parcours et nous répondent, patiemment. Joy finit par se lancer, et les questions ne cessent plus. “Pourquoi vous êtes devenus acteur ? Est-ce que vous faites du cinéma pour de vrai ou vous faites ça pour vous amuser ? Est-ce qu’on peut devenir acteur si on n’a pas fait d’études ?”

Après les échanges, Manon, Marine et Christian proposent aux jeunes des exercices d’improvisation individuels. Sous le regard du groupe LIMBO, assis dans les tribunes, la chaise au milieu de la scène est jetée, malmenée, tirée, observée, câlinée. Beaucoup d’entre eux ne sont jamais allés au théâtre, et ne se sont jamais retrouvés sur scène. Pourtant, tous se prêtent à l’exercice.

Frère Pierre-Adrien présente au groupe ceux qu’il appelle « ses fils », Issa et Douga. Les deux garçons maliens rendent visite régulièrement aux frères de l’ordre des Prémontrés. Ces dernières années, le département s’est retrouvé dans l’incapacité d’héberger tous les mineurs isolés de l’Aveyron. Il a donc confié à l’abbaye une partie d’entre eux. En tout, trente mineurs isolés ont été recueillis par les frères. Nous passons la soirée tous ensemble, avant l’habituel échange de numéro de téléphone. Pour tous ces jeunes, isolés dans leur CADA, garder le contact est essentiel.


JOUR 3

“Je n’ai pas dormi de la nuit”, confie Nadeem. Ce matin, le réveil est dur. Certains se sont couchés tard, d’autres, comme Nadeem, souffrent d’insomnies. 17% des migrants qui ont fait le grand voyage souffrent de graves névroses, de stress post-traumatique, l’équivalent des soldats vétérans. Les troubles du sommeil ne sont qu’une partie de ces symptômes. Il faut toquer aux portes à de nombreuses reprises. Lentement, les têtes émergent des chambres.

Habituellement, il y a toujours un.e art-thérapeute pour les séjours à Conques de LIMBO, mais la personne qui devait nous accompagner a eu un empêchement de dernière minute. Nous restons persuadées du besoin réel de mener ces ateliers. Et puis les anciens, Halima, Sadiq, Nadeem et Elizabeth, sont formels : ces exercices d’art-thérapie ont eu une influence considérable dans leur reconstruction. Nous proposons aux jeunes de construire communément un atelier, dans une dynamique de co-thérapie.

“Je me rappelle d’un exercice. Il faut que chacun fasse un geste, associé à son nom. Après, on se salue tous avec ce geste”, explique Elizabeth. Les anciens prennent à cœur leur rôle de co-encadrants. Deux d’entre eux évoquent des exercices qu’ils ont vu lors de leur premier séjour. Abdu se laisse guider, comme une marionnette, les yeux fermés. Personne dans le groupe n’est art-thérapeute, mais l’écoute et l’implication de chacun permet un temps de partage fort.

La concentration est palpable. Nous sommes à O’Garage, l’atelier de Magali Vermeersch. L’artiste plasticienne aveyronnaise explique aux jeunes comment réaliser des insectes en découpant et assemblant du papier. Le papillon a remporté le plus grand succès, mais deux scarabées se sont faufilés dans le lot. Nadeem, notre artiste du séjour de Noël, parvient même à faire deux insectes de papiers. Encadrés par des boîtes de carton, ces insectes deviennent des souvenirs qu’ils emporteront avec eux, et qui pourront embellir un peu, la chambre de leurs CADA.


JOUR 4

Cerceaux, tapis, balles, rubans… Notre salle d’art-thérapie est devenue ce matin une caverne d’Ali Baba. Valérian, jongleur et magicien, l’a transformée avant notre arrivée. La plupart des jeunes n’ont jamais assisté à un numéro de cirque. Alors quand Valérian pose, sans douleur apparente, une chaise sur son menton, des cris surgissent. Progressivement, tous essayent un numéro. Monocycle, équilibre sur ballon, assiettes chinoises…

Nous avons beau lui dire combien l’eau de la Dourdou est gelée à cette période de l’année, Dek le répète depuis notre arrivée : cette semaine, il se baigne ! Promesse tenue : à peine arrivé au bord de la rivière, le jeune Somalien se précipite dans l’eau. Le pique-nique est un moment de quiétude et d’apaisement. Ces temps de la journée moins remplis, où chacun est libre de faire ce qu’il souhaite, sont importants. Ils permettent aux jeunes de se détendre, de déconnecter de leurs inquiétudes quotidiennes et, dans le même temps, de se lier aux autres.

Le groupe LIMBO est au premier rang. Sous nos yeux, Manon, Marine et Christian deviennent ce soir trois colocataires oppressés par le monde réel, aux échanges mordants et attendrissants. Le texte est en français, mais la mise en scène est pleine de vie. La danse, les déguisements, le chant, l’irruption de l’improbable et du comique parlent à tous. En sortant, Nadeem exprime toute son admiration à la metteuse en scène. Dek approuve et ajoute : “C’était la première fois que j’allais au théâtre, mais j’ai adoré. Je ne comprenais pas la langue, mais j’ai compris avec mon coeur les disputes, l’amour entre les personnages. J’ai hâte d’y retourner ! »


JOUR 5

La nuit dernière, nous avons passé un long moment avec un des jeunes, très inquiet pour son avenir. La situation administrative des réfugiés a des conséquences directes sur leur état mental. La plupart des jeunes du groupe de Printemps ont vu leur demande d’asile refusée une première fois par l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides). Ils n’ont plus qu’une dernière étape, leur audience à la CNDA (Cour Nationale du Droit d’Asile), pour espérer obtenir leurs papiers.

Rappelons que l’obtention des documents français dépend des raisons pour lesquelles la personne a fui son pays. Ce qui a pu se passer sur le parcours d’exil – comme avoir été torturé contre rançon en Libye – n’a aucun poids dans la défense du demandeur d’asile. C’est aussi un des objectifs de LIMBO, pouvoir, un jour, faire reconnaître le statut de “survivant de camps de torture”.

Pour la deuxième partie de son atelier cirque, Valérian a prévu une surprise aux jeunes. Dressé sur des échasses dans son costume à paillettes, il tend sa paume en l’air et invite les garçons à lui taper dans la main. Conquis, Abdullah demande : “je peux essayer ?” Le clou du spectacle arrive avec les tours de magie. Le circassien fait disparaître et réapparaître son ruban coloré, devant les jeunes, bluffés. “Il va nous faire disparaître aussi”, plaisante Joy, superstitieuse. Exceptionnellement, Valérian accepte de briser la règle numéro 1 d’un magicien, et leur explique son tour. “Surtout, gardez le secret pour vous !”

La mi-temps du match opposant Barcelone à Liverpool vient de sonner. Frère Pierre-Adrien débarque et convainc les jeunes présents de l’accompagner. Il veut leur faire visiter les tribunes de l’abbaye Sainte-Foy pendant un concert d’orgue. Abdu ne se fait pas prier. Depuis qu’on l’a rencontré, le jeune Éthiopien nous parle de son envie d’en savoir plus sur l’Histoire de France. Il écoute attentivement les explications du Frère, réputé pour son éloquence et son humour. La visite s’achève sur une illumination du tympan de l’abbaye.


JOUR 6

Un monde de glaise prend forme sous les mains des jeunes. Caroline, art-thérapeute aveyronnaise, les invite à réaliser avec de l’argile leur animal protecteur. Un lion, un scorpion, des oiseaux, un dromadaire… Chacun donne naissance à la créature de son choix. Caroline propose ensuite aux jeunes de créer un “univers”, un espace commun dans lequel les animaux pourraient se rencontrer. Pour beaucoup, cet atelier fait ressurgir des souvenirs. “Ça me rappelle mon enfance”, nous raconte Abdu. Les autres acquiescent de la tête. “Quand j’avais dix ans, on jouait avec de l’argile comme ça. Ce matin, j’étais tellement concentré que j’ai retrouvé cette sensation. Quand on est enfant, on n’a pas les mêmes responsabilités, le même stress.”

L’aventure se poursuit : cet après-midi, toute la troupe part à la découverte du trésor de l’église de Sainte-Foy. Frère Pierre-Adrien, notre guide attitré, alterne entre l’anglais et le français. Sous nos yeux, les reliquaires d’or, les manuscrits anciens et les bijoux précieux retrouvent toute leur gloire, pendant que Frère Pierre-Adrien retrace leur histoire avec passion. Sophia s’exclame, heureuse et fière : “Je repars à Paris avec tellement d’histoires. Quand je retournerai au cours de français, j’aurai plein de choses à raconter. D’habitude, quand la professeur demande – qu’est-ce que vous avez fait la semaine dernière ? – je n’ai jamais rien à dire. Mais cette fois, je parlerai pendant tout le cours !”

Après trois ans de courts séjours à Conques, LIMBO s’est intégré à la vie locale du village. Pour notre dernier soir, nous organisons une fête avec ces Aveyronnais qui nous ont accueillis les bras ouverts. Le menu sera nigérian, tchadien et français. Maintenant, il faut se mettre à la préparation ! Le groupe se sépare en deux. Tandis que d’un côté on coupe les légumes et on lance la pâte à crêpes, de l’autre on monte dans les hauteurs de l’église. Pierre-Adrien emmène Elizabeth, Sophia et Abdu visiter le clocher de l’église. Dong ! Nous sommes sous la charpente, entourés des quatre cloches historiques. Dong ! Le son des cloches emplit tout l’espace. Dong !

Groupe Limbo, habitants du village, artisans, nous sommes plus de vingt autour de la table. Devant cette assemblée cosmopolite et polyglotte, Frère Pierre-Adrien se fait philosophe. “Tu vois, quand les gens disent qu’ils ont l’impression que la France se perd avec toutes ces migrations, je les comprenais un peu avant. Mais là, quand je vois cette table, je me dis ‘c’est beau’. ”


JOUR 7

“Heureux.” “Amitié”. Chacun choisit son mot du jour. “Fatigué.” “Émotive”. Notre atelier d’art-thérapie est confus, assez difficile à mener. Aujourd’hui, le séjour arrive à sa fin, une fin qui apporte avec elle des émotions en désordre. Certains sont tristes de repartir, d’autres excités de rentrer. D’autres enfin, ont besoin de se retrouver un peu seuls. Le séjour LIMBO a été riche, rempli de rencontres, d’expériences. Parfois, ce tourbillon peut être intense.

“Ils savent bien jouer hein !” Nadeem profite de nos dernières heures à Conques pour initier à la pétanque Joy, Deq, Abdullah et Abdu, sous les regards admiratifs des villageois. Le tournoi prend vite de l’ampleur : un passant se joint à l’équipe des “nouveaux”, enchantés de cette recrue supplémentaire. “Comment on dit “referee” en français ?” demande Abdullah. “Arbitre.” “Madame l’arbitre, venez, il faut contrôler quelle boule est la plus proche !”

L’heure du déjeuner est toujours l’occasion de discussions entre les jeunes et des pèlerins. Cette fois, la conversation porte sur la politique, la religion et les impôts ; chacun explique le fonctionnement dans son pays, et l’échange est riche. Mais c’est la fin du repas qui marque les esprits. Les voix de Sophia, Elisabeth et Joy résonnent en choeur, devant l’assemblée de visiteurs. Se sentant chez elles, elles ont fini par accepter la demande des bénévoles de l’Abbaye, qui avaient entendu les filles chanter entre elles. Nous sommes émues, et les Frères et bénévoles aussi.

Arrive enfin l’heure des adieux. Chacun s’embrasse, et se promet de se revoir très vite. Les trajets s’enchaînent, Saint-Christophe – Rodez – Toulouse – Paris. À Toulouse, nous avons la surprise d’être accueillis par des cousins et des amis de Sadiq et Abdullah. “Ça fait un an que je ne l’avais pas vu”, souffle Sadiq, les yeux brillants. Mais déjà, nous sommes de retour à Paris. Pour certains des jeunes, le trajet continue encore, comme pour Halima. Dans un grand sourire, la Tchadienne, devenue bretonne, nous donne rendez-vous pour le prochain séjour Limbo. En attendant son dernier train pour Quimperlé, elle va passer la journée avec son amie soudanaise Sarah, rencontrée à Conques à Noël dernier.