Hiver 2018

L’association Limbo aide de jeunes réfugiés à se reconstruire. Tous ont survécu à la torture pendant leur exil jusqu’en Europe. L’équipe les a emmenés pour un séjour de résilience, à Conques (Aveyron) du 30 décembre au 6 janvier. Chaque jour, nous publions un récit, en images et en mots, de leur séjour.


JOUR 1

Les yeux sont encore plissés par la fatigue. Après huit heures de trajet depuis Paris jusqu’à la gare de Saint-Christophe, nous débarquons sur un quai sombre, où se détachent les robes blanches de deux frères de l’Abbaye de Sainte-Foy, à Conques (Aveyron).

Nous, c’est-à-dire deux accompagnatrices Limbo, et six jeunes. Rapidement, ils deviendront à nos yeux Sadiq l’optimiste, Sam le juste, Nadim l’artiste, Halima la petite sœur, Sara la douce et Ken l’impertinent.

L’accueil chaleureux des moines réchauffe l’air gelé et réveille nos esprits endormis. À peine arrivés, nous prenons un premier petit-déjeuner ensemble, dans la salle où nous mangerons et échangerons quotidiennement avec frères, pèlerins et hospitaliers. Comme le dit Ken l’impertinent, originaire du Sierra-Leone, nous sommes là pour « meet some new people, and have fun ».

Le sommeil persistant, nous nous répartissons par deux dans les chambres. Halima la petite sœur découvre que nous ne dormons pas dans des tentes, comme elle se l’imaginait. Une surprise qui s’ajoute à son étonnement de la veille, devant le train couchette : « je n’avais jamais vu des lits dans un train. »

Les présentations faites, nous partons admirer les vitraux de Pierre Soulages dans l’église de Sainte-Foy, avant une balade dans les rues pavées du village médiéval. Le brouillard enveloppe Conques, située sur les hauteurs d’une montagne. Une atmosphère brumeuse qui fait écho à nos impressions. Nous ne nous connaissons pas encore… mais le voile ne tardera pas à se lever.


JOUR 2

Après une nuit frileuse, chacun accepte avec plus ou moins d’enthousiasme de se lever. Pour certains, la nuit est une étape redoutée. L’un des garçons ne dort en moyenne que deux heures, d’autres, tardent à trouver le sommeil : une des conséquences du traumatisme. En proposant des journées avec un rythme régulier, Limbo s’efforce de résoudre cette inversion du cycle jour-nuit.  

Inattendu en ce 31 décembre, le soleil pointe son nez. On profite de l’occasion pour arpenter plus sérieusement les alentours. Frère Pierre-Adrien et Frère Damien, deux des sept moines de l’abbaye, nous guident sur le chemin des vignobles. Chaque panorama est prétexte à une séance photo. Nadim l’artiste, Afghan, prend les commandes et tire le portrait de la troupe. Trop lents, nous sommes rapidement distancés par le Frère Damien, pourtant chaussé de ses sandales de moine.

La matinée se termine avec une partie de pétanque de haut niveau pendant laquelle Ken l’impertinent, débutant, nous épate tous.

L’après-midi est dédié aux préparations des festivités du nouvel an. Les courses faites, chacun s’attelle à sa tâche, selon les indications de la soudanaise Sara la douce, devenue pour l’occasion Sara la chef cuisinière. Le menu sera mexicain, soudanais et français : guacamole en entrée, guima et salata aswad en plat (bœuf, pomme de terre, carottes, ail, épices d’un côté, aubergine et beurre de cacahouètes de l’autre). Et pour le dessert, des crêpes, dégustées avec les frères et les visiteurs.

Le décompte se fait au coin du feu de la grande salle. Nous invitons les jeunes à évoquer à haute voix leurs vœux pour 2019. Tous commencent par souhaiter du bonheur aux autres. Ce n’est que lors d’un second tour qu’ils confient, d’une même voix, n’avoir pour eux-mêmes qu’un espoir en tête : obtenir leurs papiers cette année.


Olga Kravets

JOUR 3

« Joyeux anniversaire ! » Alors que ce matin résonnent les traditionnels « bonne année », l’équipe Limbo célèbre un autre événement : les 27 ans de Sam le juste, originaire du Soudan.

Pour l’occasion, nous décidons de rendre visite à une famille Erythréenne, installée à Conques depuis deux ans. Sadiq, Sam, Nadim et Sara se réjouissent de retrouver Yodit, Biede et leurs 4 enfants, qu’ils ont déjà rencontrés lors d’un précédent séjour à Conques.

Nous avons été prévenus : « prendre un café traditionnel chez Yodit et Biede, ce n’est pas comme en France. Vous en avez pour l’après-midi ! » En effet. Yodit torréfie les grains de café, elle les moud, elle les filtre. À mi-parcours, elle fait sentir à tous le parfum amer. « C’est comme à la maison » confie Sadiq l’optimiste, soudanais lui aussi.

Dans ce grand salon, on se sent presque à l’étroit. Yodit reçoit visiblement des visiteurs à longueur de journée, et sur la table basse, gâteaux et papillotes débordent. Devant son public, Sam souffle ses bougies, embarrassé mais les yeux brillants.

Olga Kravets

Une partie animée de UNO succède au goûter. Ponctués d’incompréhensions et d’éclats de rire, les jeux de société nous rapprochent tous. Enfants, jeunes et invités de passage participent, dans une pagaille absolue, dominée d’une main de maître par la benjamine, Mérone. « Prêtes-lui tes lunettes », se moque-t-elle en pointant le perdant du doigt.

La journée se termine tôt avec l’arrivée de Maya, art-thérapeute. Les ateliers de danse démarreront dès le lendemain matin.


JOUR 4

“Formidable”, “happy”, “relax”… L’art-thérapeute Maya propose à chacun de résumer son humeur du jour avec un mot. L’atelier commence, avec quelques indications. Il faut marcher, s’adresser un sourire. Puis échanger un contact. Peu à peu, les esprits se désinhibent.

Olga Kravets

Quand Nadim croise Halima, il pose sa tête sur son épaule. D’un geste fraternel, Sam et Ken sont front contre front. Sara, plus timide, touche du bout de l’index ceux qu’elle croise. L’idée est de permettre aux jeunes de se réapproprier leurs corps, de rétablir un lien de confiance, en eux et en les autres.

Pendant ce séjour, le principe est de ne pas parler du passé et des traumatismes, si les jeunes n’en ont pas besoin. L’art-thérapie représente une façon détournée et subtile pour eux d’exprimer leurs émotions.

Les repas sont un bon prétexte pour inciter le groupe à sortir de sa bulle. Les frères de l’abbaye de Conques invitent les jeunes à se répartir autour de la grande table, afin de se mêler aux pèlerins et aux moines. Les filles semblent intimidées, séparées pour la première fois. Mais déjà, Sadiq l’optimiste tend sa main vers son voisin : “bonjour, je m’appelle Sadiq. Et toi ?”

Olga Kravets

Les lumières bleues, rouges, et vertes se reflètent sur les visages. Cet après-midi, nous sommes chez Mr Deniau, maître verrier. Son atelier, perché sur les hauteurs d’une colline, est perdu au milieu de la nature. Il nous invite à toucher ses vitraux, certains ont plus de 50 ans, d’autres sont en cours de réalisation.

Nadim l’artiste écarquille les yeux. Il fait partie des trois jeunes du groupe qui s’expriment en anglais, mais son envie de poser des questions le pousse à dépasser la barrière de la langue. “Comment vous mettez les couleurs dans le verre ?” Lui aussi aimerait avoir un jour un atelier.


JOUR 5

Les deux corps se suivent. Mains jointes, les bras tournoient, et se tendent vers le plafond d’un même mouvement. Silencieux, nous observons Ken, un bandeau sur les yeux, se laisser guider par Maya sur un titre de Billie Eilish. L’impertinent ne se raidit pas. Habituellement si fier, il s’abandonne sous nos regards.

Olga Kravets

Répartis en duo, nous choisissons le rôle du guide ou du guidé. C’est un travail de confiance, qui peut rappeler ceux souvent abordés en théâtre d’improvisation. Pour les jeunes, les filles notamment, c’est une étape difficile. Dans les bras de Mélanie, Halima la petite sœur oscille entre laisser-aller et rigidité.

Arrive ensuite un autre exercice. Un par un, nous interprétons notre humeur du jour en dansant au milieu d’un cercle. Maya propose aux filles de le faire ensemble pour les rassurer. Sara la douce se lève, la tête baissée et le visage couvert de ses mains. Depuis le début du séjour, elle semble enfermée dans ses souvenirs. Quand les premières notes de « Single Ladies » s’élèvent, un sourire traverse son visage. Devant un public déconcerté, la diva se révèle. C’est elle qui prend Halima par le bras, pour l’encourager à danser.

Olga Kravets

La Grange à Palabres se trouve à quelques pas de l’abbaye. Christiane Lapeyre, sculptrice et graveuse, nous y accueille avec bienveillance. Entourée par le petit groupe, à l’étroit dans l’atelier, Christiane étale ses couleurs sur une plaque gravée, puis nous propose de tourner la roue de la presse. Les estampes sont accrochées sur un fil au fur et à mesure, chacun y allant de son petit commentaire. Sam préfère le plus coloré, Halima la dernière version, avec des nuances plus estompées.

Olga Kravets

Grâce à Antoine, hospitalier de l’abbaye de Conques, nous nous rendons en minibus à La Vaysse, une ville voisine. Nous sommes venus rencontrer un couple d’artisans, Christel Laché et Jean-Pierre Caen. Les jeunes commencent l’atelier “wood and wool” avec l’artisan-tapissier et le sculpteur sur bois. Nous retournerons les voir le lendemain, où ils auront tout l’après-midi pour terminer les travaux qu’ils ont commencé.


JOUR 6

Le métier à tisser occupe toute la pièce, fils et pédales sont en place. Christel Laché a tout préparé pour notre venue. Halima, Nadim et Sam s’essayent cet après-midi encore à la tapisserie. “C’était le métier de mon grand-père au Soudan. J’ai oublié comment faire mais je le regardais souvent travailler”, se souvient Sam le Juste. Installés côte à côte, ils participent à une tapisserie commune.

Olga Kravets

De l’autre côté de la maison, l’atelier du mari, Jean-Pierre Caen. Étroit, bâti en pierre, il y fait plus froid et plus sombre. Emmitouflés dans leurs blousons, Sadiq, Ken et Sara travaillent à la lumière du jour sur des cuillères en bois qu’ils ont dessinées et qu’ils sculptent eux-mêmes. Celle de Sadiq l’Optimiste tombe et un morceau se brise… Elle finit en fourchette. Quant à Sara la Douce, qui sculpte pour la première fois, elle est très concentrée et nous surprend. Sa cuillère en bois décorée de roses est vraiment réussie.

Olga Kravets

Sur le mythique “Yeaaah man” de Ken l’Impertinent, nous laissons le couple pour le retrouver plus tard dans la soirée, au dîner que nous organisons dans la grange de l’abbaye de Conques.

Les frères et les habitants arrivent petit à petit, et le dîner permet à tout le monde d’échanger. Si certains nous ont confié qu’il leur était pénible que la fin du séjour se rapproche, tous ont profité au maximum. Dès la fin du repas, nous nous installons par terre pour jouer tous ensemble avec les enfants de Yodith et Biede. Des parties trépidantes de Uno et de Jungle Speed se prolongent jusqu’à minuit. Nous nous disons au revoir, un pincement au coeur.


JOUR 7

Nous ne faisons qu’un. Pendant cette dernière matinée d’art-thérapie, le sentiment est doux-amer. Maya nous a invités à faire un exercice où nous ne devons former qu’un bloc, et bouger en chœur. Frère Pierre-Adrien, qui a enfin cédé à nos invitations, se prête au jeu et pose son front contre la nuque de Ken. Sa soutane blanche se détache dans la masse, les rires montent, mais très vite, la concentration revient. Et ce corps hybride, aux multiples jambes et bras, semble traduire notre sensation, celle d’être, tous, profondément connectés.  

Les larmes coulent, sans retenue, sans pudeur non plus, sur les joues de Nadeem. L’artiste ne trouve pas les mots, et pleure en silence, malgré un sourire qui persiste sur ses lèvres. Nous échangeons des regards, des mots, et une promesse : celle de nous revoir, à Conques ou ailleurs.

Halima la petite sœur, qui chaque soir nous demandait combien de jours il restait avant la fin du séjour, a accepté la réalité, le retour dans un CADA breton où elle se sent si seule. Mais ce matin, elle semble avoir volé un peu du caractère positif de Sadiq. Ses yeux rient quand elle nous prend dans ses bras, et pour la première fois, son âge véritable, 26 ans, transparaît. C’est elle la grande sœur qui nous console à présent.

L’après-midi oscille entre Terre et ciel. Nous admirons ainsi la cascade de Salle-la-source, avant d’observer, la tête en arrière –et pour les plus fatigués, les yeux fermés– le ciel étoilé du planétarium du Musée Départemental.

La fin de la journée rime avec valises, au revoir et stress de dernière minute avant de monter dans le train. Elle rime aussi avec embrassades, chants entonnés à tue-tête dans la voiture, et témoignages.

Celui de Halima, « avant l’art-thérapie, ça me faisait peur, la danse, tout ça. Maintenant, je me dis que j’aurais aimé que ça dure toujours ». Celui de Sadiq, « j’ai adoré la journée chez la famille. Les petites étaient si drôles, et le café… c’était le Soudan. » Celui de Nadeem, « These were happy moments. I met people from different culture, and we made strong connexions. This place is good for the mind. » Celui de Sara, qui comme toujours, se résume à quelques bribes, « happy, dancing, walking, New Year ». Celui de Ken, qui semblait si fermé au début de la semaine, et devenu le plus prolixe, « People in Conques, the priests, everyone welcomed us with open hands. I appreciate you guys so much. I made lifetime experiences and memories here. Thank you to Limbo. »  Celui de Sam, enfin, le dernier mot peut-être, « on était heureux ensemble. »